Le marcheur et la tortue

Vous trouverez d'autres contes dans le roman initiatique que nous sommes en train d'écrire... 😉

Christel et Patrick

Le marcheur et la tortue

Il était une fois un homme pressé.
Ses chaussures étaient couvertesde poussière, ses mains tremblaient légèrement même lorsqu’il s’arrêtait, et son regard cherchait toujours plus loin que l’endroit où il se trouvait.
Chaque matin, il quittait sa maison avant l’aube, avalait son pain sans le goûter, et marchait à grands pas comme s’il poursuivait quelque chose.
Ou comme s’il fuyait.
Personne ne savait vraiment quoi.
Lui non plus. Il disait seulement :
- Je dois avancer. Je ne peux pas perdre de temps.
Mais le temps, justement, lui échappait.
Les jours passaient comme des ombres rapides. Les saisons glissaient sans laisser de traces. Et le soir, lorsqu’il s’asseyait enfin, il ne se souvenait presque de rien.
Il avait une femme. Elle lui parlait le soir ; il répondait en pensant au lendemain.
Il avait un fils. Il connaissait sa taille, pas son visage.
Il avait un verger derrière la maison. Il n’y était jamais entré.
Un jour, au milieu de la vaste plaine sèche qu’il traversait souvent, le vent se leva.
Un vent lourd, chaud, chargé de silence.
L’homme accéléra encore, comme s’il pouvait dépasser ce vide. Mais ses jambes cédèrent. Il tomba à genoux, les mains dans la terre craquelée, le souffle court, le cœur battant trop haut.
Autour de lui, rien. Pas un arbre. Pas une maison. Pas même une ombre où se reposer. Seulement l’horizon, immense et indifférent.
Alors, pour la première fois, il murmura :
- Je n’arriverai jamais nulle part.
Sa voix se perdit dans le vent.
Un long silence suivit. Puis un bruit. Presque rien. Un frottement léger sur la terre.
Il tourna la tête.
Une tortue avançait. Lentement. Très lentement.
Chaque pas semblait pesé, comme si elle connaissait parfaitement le sol qu’elle foulait.
Elle s’arrêta près de lui et leva ses yeuxcalmes.
- Où vas-tu ?
L’homme eut un rire sec.
- Là-bas. Il désignait l’horizon, flou et tremblant sous la chaleur.
La tortue suivit son geste du regard. Puis elle répondit :
- Moi aussi.
Il la regarda, incrédule.
- Toi  ? À cette vitesse  ? Tu n’y arriveras jamais.
La tortue ne répondit pas tout de suite. Elle fit un pas. Puis un autre.
Enfin elle dit, doucement :
- Et toi, à ton rythme, tu n’arriveras nulle part vivant.
Le vent tomba. Ces mots entrèrent en lui comme une pierre dans une mare oubliée.
Quelque chose se fissura. Il voulut répliquer. Aucun mot ne vint.
Alors il regarda la tortue : sa lenteur, sa présence, la manière dont chaque pas semblait complet. Elle ne fixait pas l’horizon. Elle habitait le sol. Elle ne cherchait pas à aller plus vite. Elle avançait. Simplement.
L’homme baissa les yeux vers ses propres mains. Elles tremblaient comme si elles avaient couru toute leur vie sans jamais rien toucher pleinement.
Il se souvint du goût du pain qu’il ne savourait plus.
Du rire qu’il écourtait.
Des visages qu’il croisait sans les voir.
Il se souvint de tout ce qu’il avait traversé sans y être.
Un frisson le parcourut.
- Si je m’arrête, murmura-t-il, je vais perdre du temps.
La tortue s’immobilisa. Puis elle dit:
- Non. Si tu ne t’arrêtes pas, tu perds ta vie.
Le silence devint profond. La tortue s'éloigna.
L’homme resta là, longtemps.
Le soleil descendit, colorant la plaine de teintes basses.
Pour la première fois depuis des années, il ne bougea pas.
Il respira. Longuement.
Et quelque chose, en lui, se réveilla.
Et puis, las, il sendormit, là.
Le lendemain matin, il se leva plus doucement.
Il marcha. Moins vite. Puis encore moins. Jusqu’à sentir le sol sous ses pieds, le vent sur sa peau, le poids réel de chaque pas.
Il ne savait plus s’il arriverait "là-bas", mais une chose avait changé : il était enfin là.
Il parvint enfin chez lui, de longues heures après.
Et depuis ce moment, parfois au détour d’un chemin, on pouvait voir un homme marcher lentement à côté d’une tortue.
On disait qu’il n’allait pas plus vite qu’avant. Mais qu’il était devenu impossible de le perdre.