D'ombre et de lumière

Vous trouverez d'autres contes dans le roman initiatique que nous sommes en train d'écrire... 😉

Christel et Patrick

La femme et son ombre

Il était une fois une femme qui fuyait son ombre.
On la voyait traverser les ruelles avant même que le soleil ne se lève,
le souffle court, les cheveux attachés à la hâte,
comme si quelque chose, derrière elle, allait la rattraper.
Et quelque chose la suivait, en effet.
Toujours à la même distance.
Toujours silencieux.
Son ombre.
Elle apparaissait sur les murs, glissait sur les pavés, s’étirait sur les champs au coucher du soleil.
Et quoi qu’elle fasse, où qu’elle aille, elle était là.
« Laisse-moi ! » criait-elle parfois encourant.
« Tu me rappelles tout ce que je veux oublier ! »
Mais l’ombre ne répondait jamais.
Elle suivait.
Les jours passaient ainsi.
Fuite après fuite.
Ville après ville.
La femme évitait les miroirs.
Elle évitait les silences.
Elle évitait surtout de s’arrêter.
Car elle savait.
Elle savait que si elle ralentissait, si elle regardait vraiment… elle verrait.
Et ce qu’elle fuyait n’était pas une forme noire sur le sol.
C’était ses colères tues.
Ses blessures enfouies.
Ses mots retenus.
Ses élans abandonnés.
Tout ce qu’elle n’avait jamais osé être.
Un soir pourtant, le ciel devint lourd.
Un vent étrange se leva, comme si le monde lui-même retenait son souffle.
La femme courait encore, mais ses jambes tremblaient.
Ses pas devinrent incertains.
Son cœur cognait trop fort.
Et soudain : elle tomba.
Ses mains frappèrent la terre humide.
Son front se posa contre le sol.
Elle ne pouvait plus avancer.
Plus fuir.
Le silence s’installa.
Un silence profond, presque vivant.
Alors elle la sentit.
Son ombre.
Plus proche que jamais.
Elle ferma les yeux.
« Non… pas maintenant… » murmura-t-elle.
Mais cette fois, l’ombre parla.
Sa voix n’était ni dure ni menaçante.
Elle était douce.
Ancienne.
Comme une vérité longtemps attendue.
« Je ne suis pas ton ennemie. »
La femme trembla.
« Je suis ce que tu as laissé derrière toi.
Je suis ta colère que tu as étouffée.
Ta puissance que tu as retenue.
Ta vérité que tu n’as pas osé dire. »
Des larmes montèrent.
« Je ne veux pas de toi… » souffla la femme.
L’ombre se rapprocha encore.
« Sans moi… tu n’es qu’à moitié vivante. »
Le vent tomba.
Le temps sembla suspendu.
La femme resta là, longtemps.
À sentir.
À se souvenir.
À reconnaître, une à une, les parts d’elle qu’elle avait rejetées.
Sa voix quand elle voulait dire non.
Sa force quand elle voulait poser des limites.
Sa lumière quand elle avait peur de déranger.
Tout était là.
Dans l’ombre.
Alors, lentement, très lentement, elle ouvrit les yeux.
Devant elle, son ombre n’était plus une simplesilhouette.
Elle vibrait.
Comme habitée.
Comme vivante.
La femme hésita.
Sa main tremblait.
Puis, dans un souffle fragile, elle la tendit.
Leurs doigts se frôlèrent.
Et à cet instant, rien ne disparut.
L’ombre ne s’effaça pas.
Elle entra.
Comme une encre douce dans l’eau claire.
Comme une nuit qui ne détruit pas le jour, mais le complète.
La femme inspira profondément.
Quelque chose s’aligna en elle.
Une force nouvelle, calme, stable.
Elle se releva.
Différente.
Plus lente.
Plus dense.
Plus vivante.
Et pour la première fois, lorsqu’elle marcha sous la lumière, son ombre ne la suivait plus.
Elle marchait avec elle.

« Ce que tu refuses de regarder te poursuit.
Ce que tu accueilles te transforme. »